Marco : Tour du Mont Blanc, acte 2

Publié le 13 Octobre 2015

L’ENDURANCE ULTIME

Je suis assis sur mon caillou, là-haut au col du GRAND SAINT BERNARD. J’ai déjà rempli mes bidons et j’attends. A ce moment il est possible de faire le bilan, d’essayer de relativiser, de se rassurer ou alors d’amplifier ses déboires pour justifier l’issue prévisible. En fait il ne se passe rien, sur mon caillou déjà je rentre dans une bulle. Je suis au col du Grand Saint Bernard et maintenant l’objectif c’est le col du PETIT SAINT BERNARD et rien d’autre. Les nuages s’amoncellent, à 2500 m ça ne pardonne pas. Il faut partir mais avant de m’engager dans la descente, je sors mon portable et j’envoie mon message à Rachel « Passé grand st bernard. Je file dans la descente. Dur dur ». Au revoir la Suisse et bonjour l’Italie, le PASSO DEL SAN BERNADINO est derrière moi.

Encore une fois la descente est grisante, 33 km jusqu’à Aoste, vitesse maximum 81,7 Km/h. Personne pour me rattraper mais ma roue est devenue intéressante. A Aoste, la chaleur de la vallée est bien présente. Cette vallée, c’est une vallée de Montagne, chaleur lourde en été, avec un vent thermique, toujours de face et il faut toujours la remonter. Depuis la descente, je ne fais plus attention à mon entourage. Un cycliste belge remonte à mon niveau, il s’excuse, il voudrait bien me prendre un relai mais il ne peut pas. Pour moi ce n’est pas grave, je ne demande rien. Je suis à un rythme que je peux tenir facilement. Je me suis calé sur un tempo et je ne bouge plus, j’ai l’habitude, seul, je sais le faire. A ce rythme après plusieurs kilomètres je me retrouve dans un petit groupe. Evidement l’émulation fait que le rythme s’accélère et c’est à celui qui mettra sa petite touche, son petit supplément. Je ne tombe pas dans le piège, je m’arrête et profite de ce moment pour un arrêt technique. J’ai déjà presque vidé mes deux bidons. Il faut dire que depuis le départ, je suis un métronome dans mon alimentation. Un bidon avec de la malto-dextrine et un autre avec des sels de réhydratation. Une gorgée toute les quinze minutes entrecoupée par un gel ou une pâte de fruit. Ça sera immuable. Mais les bidons sont vides, ça monte toujours, le vent thermique est présent. Heureusement le ravitaillement de La Salle libère le suspens. Un sandwich au saucisson et un coca. Je m’assoie et observe autour de moi. La vallée devient de plus en plus étroite et la montagne au-dessus de ma tête annonce bientôt des pentes plus rudes.

Encore un peu de vallée et au Pré Saint Didier c’est parti pour 23 kilomètre de col, kilomètre 223. Depuis longtemps je le sais, c’est maintenant que j’aurais ma réponse. Elle est là dans les jambes, j’ai de bonnes sensations. La pente me convient, je pourrais accélérer mais je ne fais pas cette erreur. La route est belle, là aussi, comme à L’Alpe D’huez on compte les virages en épingles. Direction La Thuile, première étape du Colle del Piccolo San Bernardo. Lorsque que je transverse cette station de ski, je vois des concurrents arrêtés, assis occupés à boire un café, s’appuyant sur une borne, sur une rambarde de pont, le regard dans le vide, 232 km. Mes bidons sont déjà vides, il faut absolument trouver une fontaine. Heureusement à la sortie de la Thuile je peux m’arrêter et les remplir, malto-dextrine, sels de réhydratation. Ça monte plus fort, mais ça passe, ma vitesse est constante. Je peux lever la tête regarder le sommet, le paysage. C’est le moment où tout se passe tellement bien que, paradoxalement le doute s’installe. Ce n’est pas possible que cela continue, c’est si long, la mécanique va se gripper, ce n’est pas possible. Depuis le bas du col, je joue au chat et à la souris avec un concurrent, sa femme le suit en voiture. Son album photo sera bien fourni. Il me double, puis s’arrête auprès de sa femme, me redouble. Après un ultime passage, je le vois devant moi se courber sur sa machine, je le passe, son regard en dit long. C’est cette expérience qu’il faut repousser au plus loin du parcours, quand « ça vous lâche ». C’est fini, je ne le reverrais plus. Je ne sais pas s’il atteindra l’arrivée. Là-haut je rattrape trois anglais, l’un est facile, l’autre à son rythme et le dernier souffre. Ma vitesse ne bouge pas, accélérer ? Non, pas envie de casser ce tempo où le plaisir de rouler est présent mais où l’épée de Damoclès que représente la défaillance reste toujours présente également. Le COLLE DEL PICOLLO SAN BERNADO est atteint, 2188m, 245 km. Mon rituel alimentaire reste le même. Je récupère une coupe-vent manche longue et capuche ; J’avais étudié la météo, risque d’orage en fin d’après-midi. L’organisation permet de laisser deux sacs aux ravitaillements que nous choisissons. Je sors de ma poche mon portable, j’envoie mon dernier message « Arrivé au col du petit st Bernard. En avant pour la descente. Prévoie les bougies pour mon arrivé ».

La descente encore, retour en France, 29 Km jusqu’à Bourg Saint Maurice. Le plan B est resté sur mon caillou du Grand Saint Bernard et il faut réfléchir à la suite. C’est une évidence je ne sortirais plus mon téléphone portable de ma poche et la nuit va s’inviter même si le soleil chauffe encore les pentes du col. Et puis, ce CORMET DE ROSELAND, 10km pas plus je crois, c’est facile, je peux le faire. A Bourg Saint Maurice, un panneau indique CORMET DE ROSELAND 20km. Ma mémoire est restée sur le caillou aussi. Je m’arrête au ravitaillement à BOURG SAINT MAURICE, 275km.

Les premières pentes du CORMET DE ROSELAND sont entre 7 et 8 %, mais je suis toujours sur le même tempo, rien n’a changé. La machine tourne sur un mode « ENDURANCE PARFAITE », pas de faiblesse mais pas d’extravagance. Le moteur est à moins de 140 pulsations par minute et reste presque toujours à 135. De toute façon l’objectif est de passer la ligne d’arrivée. C’est d’ailleurs l’objectif de tous ceux qui sont autour de moi, les premiers ont pris leur douche depuis très longtemps !! Il reste néanmoins l’épée de Damoclès, très présente. Un cycliste me double puis deux ou trois kilomètres plus loin reste posé sur le bord de la route, sans force, anéantis avec son vélo posé là où il l’a laissé tomber. Ce CORMET DE ROSELAND nous fait passer sur une petite route sauvage, presque plus de voiture à part les suiveurs. Apres une longue ascension dans la forêt, le passage dans la haute montagne, magnifique. Mes trois anglais que j’avais doublés à nouveau dans la forêt plus bas me reprennent. Je les laisse à 50, 100 mètres devant moi. L’orage gronde et à presque 1800 mètres un vrai orage de montagne nous accompagne jusqu’au Sommet. Le CORMET DE ROSELAND, 1967m, est passé, 295 km. Au ravitaillement, cette fois je prends conscience que ceux qui sont là sont déjà allés très loin au bout d’eux-mêmes. Alors que nous sommes trempés, que l’urgence est de basculer au plus vite, ils attendent. Je parle avec l’un d’entre eux, c’est fini, il attend la voiture balais. Il reste 35 Kilomètre dont 20 kilomètres de descente. C’est partie pour la descente avec le soleil couchant, génial!!! Je reste concentré et je repasse mes trois anglais après le Lac du ROSELAND et ma dernière descente se déroulera seul, pas de voiture, pas de cycliste, au maximum de vitesse que mon état le permet. Je prends un dernier plaisir avec ces descentes qui m’auront marqué. D’habitude au bout de 10, 15 kilomètre je ne déconcentre, j’ai envie que ça se termine, mais là non, jamais.

Au pied de la montée du COL DES SAISIS, je me débarrasse de plein de choses, de mon coupe–vent, de mon dernier gel de malto-dextrine, de ma dernière pate de fruit et de mon épée de Damoclès. 15km, il fait encore jour, mes anglais viennent de passer et je les rattrape facilement. La pente est toujours entre 7-8%, mais la machine s’est recalée à son allure. Direction le village de Hauteluce. A un ou deux kilomètre de Hauteluce, les anglais sont repassés et à l’occasion d’une petite descente je m’aperçois que je ne vois plus rien !! Il fait nuit noir. Heureusement le passage de Hauteluce (323 km) se fait à la lumière des lampadaires mais après retour dans la nuit. Ma lumière n’éclaire rien, je ne vois même plus les chiffres de mon compteur. Un cycliste me double puis disparait dans la nuit, j’en double un autre. De toute manière ceux qui roule à 10,1 Km/h double ceux qui roule à 10km/h et nous n’y pouvons rien. Je ne vois toujours rien, ma lumière est là pour la décoration, et je roule sur une route que je ne connais pas. Personne autour de moi, et si je m’étais trompé de route ? Je roule peut-être sur la mauvaise route ? Les Saisis c’est où ? Je m’approche du bord de la route pour distinguer ce qui est écrit sur une borne kilométrique et je manque de me casser la figure dans le bas-côté !!! En plus j’ai oublié de regarder les indications de la borne !! Incroyable. Je roule avec la certitude d’arriver, la certitude qu’à cette vitesse la machine roulera pendant encore très longtemps, l’endurance ultime. Des kilomètres dans la nuit, avec la conviction de terminer ce Tour du Mont Blanc, ne penser qu’à cela puisqu’il n’y a plus rien à voir !!!

Enfin le sommet du COL DES SAISIES, 1800m, s’annonce avec les lueurs de la station de ski. Mon compteur m’annonce que sa batterie est au bout. J’accélère pour avoir la totalité du parcours enregistrée et du coup je double un concurrent. Mais là je crois qu’il n’en a rien à faire. Rachel et Béa m’attendent, ça fait longtemps qu’elles n’ont plus de nouvelles et se demandent si je suis dans la voiture balais, agonisant quelque-part, ou perdu dans la montagne. C’est fini !!! J’ai passé la ligne, 330km. Le challenge d’une année. Jamais je n’aurais cru pouvoir le faire et terminer dans un état de presque plénitude. J’ai roulé 16h32 mais la journée a duré presque 18h00. J’ai tellement bien profité des ravitaillements que je n’ai pas perdu un kilo !!!

Merci jaco, de m’avoir poussé, merci d’avoir organisé avec Béa ce week-end parfait. Je peux te dire que savoir s’arrêter à 30 km de l’arrivée est une grande force parce que la santé est plus importante que tout le reste. Ceux qui font demi-tour à 200m du sommet de l’Himalaya auront autant de respect que ceux qui sont arrivés en haut. Bien sûr si le téléphone sonne cet hiver, pour « ne pas rester sur un échec » je serais là pour revivre cette aventure.

Il me reste tellement d’images et de sensations fortes de cette journée. La nuit dans le col des SAISIS restera comme un moment magique.

Marco : Tour du Mont Blanc, acte 2

Rédigé par Chamrousse Team Cyclosport

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Commenter cet article

grofredo 30/10/2015 17:48

bravo marco

Michel 19/10/2015 16:05

Grand moment d'émotion!

Guillaume 19/10/2015 11:33

Chapeau Marco, quelle grande journée, tu vas en avoir pour plusieurs hiver de souvenir.

françoise 16/10/2015 18:15

Bravo Marco pour ton énorme exploit et ton beau récit . Tu as bien su faire passer tes sensations et on sent vraiment la difficulté d'un tel challenge .Cela donne envie .......